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MUFFA CAMEROUN ( Mutuelle Financière des Femmes Africaines)

Etude de cas du chantier Finsol, Caméroun

Alice Tchepannou, juin 2002

Si on retient que la finance solidaire est une finance de proximité qui privilégie, au-delà du soutien financier, les relations interpersonnelles basées sur le partage, la solidarité et la communauté, c’est reconnaître les avantages qu’on peut tirer de la capitalisation des liens sociaux existant entre les individus.

En ce qui concerne la MUFFA CAMEROUN ( Mutuelle Financière des Femmes Africaines), elle est l’oeuvre d’un groupe de femmes intellectuelles et d’origines ethniques différentes qui décide de mettre leurs ressources au service de la promotion économique et sociale des femmes des villes. Pour ce faire, elles créent en 1994 , un club d’investissement, “ la ” WINC ( Women Investment Club ).

Avec l’assistance technique d’une banque commerciale, Afriland First Bank (ex-CCEI Bank) et d’une ONG spécialisée dans le développement communautaire, ADAF ( Appropriate Development for Africa Foundation ), WINC crée en mars 1998, son premier projet, à savoir, une structure de microfinance destinée à offrir des services financiers aux femmes et plus particulièrement à celles à très faibles revenus du secteur informel, sur une base solidaire : dès lors, la MUFFA devint la propriété de la totalité de ses membres. La MUFFA se donne trois objectifs majeurs qui sont :

  • aider la femme africaine à faibles revenus à prendre conscience et à avoir consciences de ses nombreux atouts

  • offrir un cadre d’incubation, d’éclosion et de développement à la femme micro entrepreneur pour ses projets

  • structurer et canaliser le potentiel économique des femmes pour en faire un instrument de lutte contre la pauvreté.

A titre indicatif, la MUFFA appartient à un vaste réseau de microfinance en zone rurale parrainé par Afriland First Bank et l’ONG ADAF, les MC² ( Mutuelles Communautaires de Croissance ) présentes sur 09 des 10 provinces du Cameroun ).

Parce qu’il est difficile en milieu urbain de bâtir de telle structure sur une base clanique, WINC décide de l’asseoir sur une base beaucoup plus large, mettant ensemble, des femmes d’origines ethniques différentes, d’origines sociales différentes et de religions diverses. La solidarité, prévue par les statuts et acceptée par tous, on prend aux riches pour aider les pauvres : les micro affaires trouvent ainsi leur financement dans la solidarité des autres membres. Cette capitalisation sur les “ élites ” permet de mobiliser les ressources tant humaines que financières , de rentabiliser la structure et de lutter contre la pauvreté.

Les résultats atteints au 31 mai 2002 sont les suivants :

  • 03 agences à Yaoundé, Douala et Bafoussam

  • près de 2 000 membres parmi lesquels, une cinquantaine d’associations de 15 à 200 femmes

  • un capital variable de près de 80 millions FCFA

  • plus de 150 millions de dépôts mobilisés

  • 1 500 crédits environ, dont les ¾ sont les microcrédits de 10 000 à 500 000 FCFA

  • près de 700 millions de crédits octroyés sur des ressources propres mobilisées auprès des mutualistes

  • des produits spécifiques, à l’instar du programme EPSI / SOLIDARITE ( micro prêts de 10 000 à 100 000 FCFA ) en faveur des femmes à faibles et très faibles revenus qui représente près de la moitié des crédits et environ 10 % de l’enveloppe globale, à des conditions spéciales .

Hormis des difficultés techniques ( telles que le sous-équipement ) et financières ( la faiblesse des moyens d’intervention ), le problème à maîtriser impérativement a été celui des impayés, problème fondamental quand on sait que l’activité de crédit est la principale machine de production d’une IMF.

Or le milieu urbain est différent de la zone rurale où les liens sociaux sont très forts. En effet, en ville, la mutation des comportements a accouché d’une nouvelle catégorie des femmes qui n’ont plus ni honte, ni peur. On s’est trouvé alors confronté a quelques difficultés de maîtrise du portefeuille de crédit et de toucher une grande masse des pauvres, lesquels n’ont pas d’habitude de garanties.

Il a fallu réfléchir à la meilleure façon de toucher cette grande masse en essayant de jouer sur les liens sociaux existant entre les mutualistes, d’autant plus que la douloureuse restructuration bancaire et la mauvaise réputation des premières coopératives d’épargne et de crédit qui ont laissé sur le tapis de nombreux petits épargnants dont les femmes, ont eu pour conséquence, le rejet par les camerounais des structures de financement formelles.

L’étude de leur structuration a permis de voir qu’elles étaient représentées par :

  • village d’origine : les femmes bamoun des associations Ndinchout et FAFNOUN ( Fédération des Associations des Femmes du NOUN ), les femmes balessing des associations Nna Mechou et Beu’ gni , les femmes Baleng …..de Yaoundé

  • religion : les femmes de la Vraie Eglise de Dieu de Nkoldongo, les Femmes Triomphantes du Centre Missionnaire Le Rocher de Douala, l’UFC ( Union des Femmes Chrétiennes ) de Biyem-Assi ….à Yaoundé

  • quartier : les femmes de Rue Manguier, de Cité Verte……. ( Yaoundé )

  • marché : les vendeuses de porcs du marché des animaux de la Carrière, les bayam-sellam du marché de Madagascar, du marché de Mokolo ( derrière Sapeurs ), au marché d’Oyom-Abang de Yaoundé ….

Or, en règle générale, quand les femmes se retrouvent ensemble, elles s’organisent en associations, créent une tontine pour “ cimenter ” le groupe.

Pour illustrer, quelques exemples parmi tant d’autres :

  • cas de Ndinchout, dont 101 membres à très faibles revenus ont bénéficié de micro prêts de 30 000 à 50 000 FCFA ) pour un montant de 2 200 000 FCFA sous le couvert et avec la caution de l’association ; la caution de l’association est matérialisée par un fonds de solidarité constitué par une cotisation hebdomadaire obligatoire de 100FCFA par la totalité des membres de l’association. A la fin du crédit, ce fonds sert à payer les commissions diverses ( frais d’étude des dossiers de crédits, frais de formation, frais d’ assurance ) du prochain crédit et éventuellement à augmenter les parts sociales. Les autres membres ayant adhéré à la MUFFA à titre individuel sont également aidées et, en cas de défaillance, on utilise la pression morale de l’association. Le dernier crédit de Ndinchout de 2 000 000 FCFA a servi à financer un projet communautaire générateur des revenus, l’achat de 150 chaises métalliques et des couverts qu’on loue aux organisateurs lors des manifestations populaires et des funérailles. Les liens sociaux sont tellement forts qu’ils vont jusqu’au village où les parents sont connus. La défaillance peut entraîner l’exclusion de la communauté.

  • cas de ACAFIHA ( Association Camerounaise des Filles Handicapées ), co-propriétaires de l’atelier de couture, “ Je gagne ma vie ” à Bastos, qui ont bénéficié d’un crédit associatif de 650 000 FCFA pour préparer une exposition-vente.

  • Cas de femmes chrétiennes de la Vraie Eglise de Dieu de Nkoldongo ( Yaoundé ), constituées en groupes solidaires pour bénéficier du financement de leurs micro activités.

L’impact économique et social n’est plus à démontrer :

  • Une masse de plus de 100 crédits accordés aux groupes solidaires et associations

  • une grande masse de femmes démunies touchées, du fait de l’effet d’entraînement

  • le taux de remboursement de 100 %, pour les crédits aux associations

  • un lieu sûr pour sécuriser les micro épargnes de ces femmes….

La leçon à tirer est qu’en ville, il est difficile de bâtir quelque chose de durable seulement sur la base des liens sociaux très forts. Mais, il faut beaucoup plus partir sur une base solidaire et dans les mécanismes de gestion, voir comment on peut arriver à l’intérieur, à jouer sur des liens sociaux pré-existants.

Ce faisant, on arrive à toucher une grande masse des pauvres à moindre coût et à résoudre l’épineux problème des impayés.

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Sources :

Chantier Finsol du PSES

Voir aussi :