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Quelles sont les véritables forces
politiques à l'œuvre dans le FSM ?
On voit beaucoup de questionnements sur la
force réelle des dynamiques citoyennes et
des alternatives mises en avant lors des Forums.
On ressent une recherche d'un impact concret,
d'une traduction pratique de la dynamique
des Forums et des dynamiques citoyennes en
général, en particulier sur le plan politique.
Or, la Charte du FSM interdit toute déclaration
ou parole politique officielle, et l'on a
du mal à se faire une idée claire, par ailleurs,
sur ce qui ressort concrètement des Forums.
Et pourtant, force est de constater que le
mouvement prend de l'ampleur malgré toutes
les difficultés d'organisation, que l'affluence
ne fait que croître, que les hommes politiques
du Nord et du Sud sont sensibles à l'événement,
que des innovations, inconnues pour beaucoup,
ont pignon sur rue dans les allées du Forum.
La venue de Lula et de Chavez ont suscité
beaucoup d'intérêt : même si ils ne sont pas
venus au Forum, en tant que tel, leur présence
au Gigantinho pendant le Forum était éloquente.
Beaucoup d'intérêt également pour cette "économie
solidaire" qui s'affichait partout dans les
espaces du Forum (avec, entre autres, son
"Chai", monnaie alternative qui a servi aux
échanges dans les boutiques de commerce équitable).
Concept totalement inconnu dans certains pays,
mais réalité grandissante ailleurs avec même
une reconnaissance politique dans certains
gouvernements, qui ne peut qu'interroger.
Certains ont du mal à comprendre comment
cette nouvelle vision de l'économie, née au
départ d'innombrables alternatives destinées
à pallier, ça et là, aux dégâts du système,
peut justement changer ce système. Ils sont
plus attirés par les campagnes altermondialistes
d'opposition au système et ne voient pas encore
très bien en quoi cette économie solidaire
porte les germes des règles qui feront fonctionner
le système autrement et sur d'autres valeurs.
Mais la curiosité est là et le sentiment s'insinue
et est déjà bien présent, qu'on ne fait pas
changer les choses seulement à partir du global,
et qu'il faut associer tous les acteurs de
terrain qui se reconnaissent dans cette nouvelle
vision d'une autre économie.
Les choses changent au niveau global quand
on commence à avoir un impact politique. Elles
changent aussi quand on commence à avoir une
évolution visible des courants de pensée et
des représentations qu'on se fait d'un monde
souhaitable. Si le Forum Social est questionné
sur le premier point, comme nous venons de
le voir, il l'est aussi sur le second.
Plus qu'un lieu qui favorise l'innovation
dans la pensée, le Forum la capitalise et
l'affiche collectivement.
Ce n'est certainement pas le lieu le plus
favorable à cela, même si tout est possible.
En revanche, c'est un excellent lieu pour
voir comment les idées progressent d'année
en année. Même s'il n'y a pas, sauf exception,
de débat approfondi sur une question, les
intervenants font le bilan du point où ils
en sont dans leur réflexion. Et l'on voit
ainsi des thèmes qui restaient relativement
marginaux, il y a deux ans, venir au premier
plan. Sur certaines thématiques, comme l'économie
solidaire, il y a une habitude de travail
collectif qui s'est mise en place depuis déjà
des années, et une communication grandissante
entre les FSM, grâce à des lieux d'échange
et de réflexion comme le Pôle
Socio-Economique de l'Alliance,
ou, comme les autres grands événements qui
forment l'agenda de la société civile. On
voit alors des évolutions et des tendances
lentes mais nettes prendre place. Pour ne
citer que deux choses, une volonté des acteurs
de tous niveaux se confirme de :
Le Forum, plus qu'un endroit où se développe
l'innovation, est un endroit où elle se capitalise
et où les idées s'affichent collectivement,
donnant plus de force aux dynamiques citoyennes.
Cette fonction est extrêmement importante
dans les dynamiques de changement, car si
l'innovation dans les idées est ce qui fait
changer les conceptions du monde et donne
les plans du monde de demain, l'émergence
et la consolidation d'une communauté mondiale
citoyenne sont les fondations sur lesquelles
pourront se concrétiser et se généraliser
ces idées.
Les Forums Sociaux ne sont pas les seuls
lieux où se bâtit cette communauté mondiale,
mais ils jouent un rôle capital. Ils permettent
aux citoyens de tous les milieux qui forment
cette communauté de prendre conscience de
leurs forces, de leurs faiblesses, de leurs
complémentarités et, progressivement, des
prochaines étapes qui permettront les changements.
C'est un lieu par excellence de constitution
d'une force politique populaire qui ne cherche
pas à prendre le pouvoir, mais à donner du
pouvoir et du sens. Cette force n'est pas
organisée selon les critères habituels, c'est
ce qui en fait aussi la difficulté d'appréhension
et provoque des doutes. Elle associe aussi
bien des militants d'ONG que des élus locaux,
des leaders religieux, des chefs d'entreprise,
des journalistes, des militaires, et bien
d'autres … même si certaines catégories ne
sont représentées que par quelques pionniers.
Pour moi, c'est cette constitution d'une
force invisible, mais perceptible, qui représente
le terme irrémédiablement gagnant de l'équation
énergétique du Forum Social Mondial. Seuls
des événements aussi fédérateurs et massifs
peuvent constituer une telle force et donner
un sentiment d'identité à ceux qu'une étude
célèbre, faite par des sociologues américains,
a nommés les "créatifs culturels" pour que
la politique ne change pas seulement par les
partis ou les syndicats, mais aussi par les
citoyens d'aucun bord.
Une mémoire vive des forums sociaux
Reste à canaliser toute cette énergie accumulée
et lui trouver des points d'application pour
qu'effectivement l'impact soit mesurable,
au cours du temps, à la fois sur le plan politique,
dans les courants de pensée innovants et dans
leur concrétisation dans les comportements
de tous les citoyens. Ici consiste probablement
l'effort le plus important à fournir maintenant,
qui devrait retenir la plus grande attention
des financeurs du FSM. C'est toute la promotion,
la visualisation et l'affichage des propositions
exposées dans les différents événements du
Forum. C'est aussi leur traduction dans des
discours politiques pluriels d'un type nouveau,
bien loin des discours épuisants et épuisés
des politiciens actuels.
Il ne s'agit pas de promouvoir une parole
unique ou un programme politique, mais de
montrer la pluralité des propositions sur
les différents champs de l'activité humaine,
et de permettre leur mise en débat dans des
espaces publics qui touchent de plus en plus
de citoyens et non pas les seuls professionnels
ou praticiens avertis de la politique. Il
faut recueillir et garder la mémoire des idées
et des propositions qui se sont affichées
collectivement sous les chapiteaux, pour qu'elles
puissent devenir actives et circuler dans
d'autres cercles. Ce n'est pas une mémoire
de stockage, mais une mémoire "vive" qu'il
nous faut, une mémoire où sont chargés les
processus actifs d'une communauté mondiale
émergente. C'est le chemin qu'a pris l'équipe
"memoria-viva",
en charge officielle de la constitution de
cette mémoire du Forum.
C'est une tendance qu'on retrouve aussi dans
les réseaux promoteurs de l'économie solidaire
au FSM (au nombre d'une soixantaine, de niveau
national ou international), qui, dans le cadre
d'une coopération effective depuis 2002, pousse
les choses encore un peu plus loin cette année
en se dotant, pour la première fois, d'une
équipe chargée de recueillir et de synthétiser
après le Forum, les propositions des événements
qu'ils ont soutenus.
* Philippe Amouroux
http://www.socioeco.org/fr/contact.php
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