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Le cas de Cooperative Coffees : rencontre entre producteurs du Sud et torréfacteurs du Nord

Etude de cas du livre Quel commerce équitable pour demain?

septembre 2005

En cette rentrée 2005, dans le bureau de Cooperative Coffees à Montréal, Ariane, représentante des producteurs chez Cooperative Coffees et responsable de la gestion des réceptions de café vert, se prépare pour l’arrivée des commandes de café en provenance du Sud. Dehors il fait très froid et le givre colle aux fenêtres.Ariane est en train de vérifier que les commandes ont bien quitté les pays de l’Amérique du Sud pour se diriger vers les entrepôts de Cooperative Coffees situés en Nouvelle Orléans et à Toronto. Elle prépare aussi la réunion annuelle qui doit avoir lieu en septembre et contacte les torréfacteurs membres de Cooperative Coffees afin de confirmer leur participation à cette rencontre. C’est donc assise à son bureau, munie de son ordinateur et de son téléphone, qu’Ariane passe la plus grande partie de son temps. Aujourd’hui elle est un peu inquiète : la situation n’est pas normale car les commandes de café en provenance du Sud tardent à arriver, certaines n’ont d’ailleurs toujours pas quitté les pays producteurs. Ariane redouble donc d’efforts pour prendre contact avec les coopératives de café. Lorsqu’elle parvient finalement à joindre les organisations partenaires, les nouvelles sont pour le moins surprenantes et inquiétantes : n’ayant pas reçu suffisamment de café de leurs producteurs membres, certaines d’entre elles ne seront pas en mesure d’honorer leurs contrats. Cette situation est problématique pour Cooperative Coffees qui a elle aussi des engagements à respecter vis-à-vis de ses membres au Nord. Ariane contacte les torréfacteurs membres de Cooperative Coffees et les informe de la situation. Ceux-ci décident de tenir la réunion annuelle au Guatemala et d’y ajouter une rencontre préalable avec les producteurs afin qu’ils puissent échanger ensemble sur les problèmes rencontrés au cours de l’année. Les torréfacteurs décident d’y inviter aussi des représentants des coopératives de producteurs de la grande majorité des pays d’Amérique latine d’où provient leur café.

Cette décision de rencontrer les producteurs s’inscrit dans la mission de Cooperative Coffees. En mettant sur pied la coopérative d’importation de café équitable en 1999, ses fondateurs visaient à constituer une entreprise démocratique, comme cela est exigé des producteurs du Sud par les critères du commerce équitable. Cooperative Coffees poursuit une mission sociale et cherche à établir des relations durables et justes avec les producteurs, que les membres considèrent comme de véritables partenaires. Cela explique aussi leur choix de se diriger vers le commerce équitable, un choix cohérent avec les objectifs sociaux de l’organisation. C’est donc dans cet esprit de partenariat que les membres de Cooperative Coffees ont pris la décision d’aller au Guatemala afin de mieux comprendre les difficultés rencontrées par leurs partenaires producteurs du Sud. Ces rapprochements entre les acteurs du Nord et du Sud sont encouragés par le commerce équitable sans pourtant être obligatoires.Or, selon Cooperative Coffees, il n’est possible de bâtir réellement une relation durable avec les partenaires producteurs du commerce équitable que si cette relation est soudée par des rencontres où les acteurs du Nord et du Sud peuvent discuter et se comprendre.

En septembre 2005,Ariane arrive à l’aéroport deGuatemala City. Un soleil torride, une cacophonie de klaxons, les vapeurs de diesel et des gardes armés l’accueillent. Sur le trottoir devant l’aéroport, des producteurs de café et des torréfacteurs se retrouvent avant de prendre la route pour la ville de Quetzaltenango, connue localement sous le nom de Xela. Avec l’arrivée d’Ariane, le groupe est maintenant au complet ; les gens embarquent dans de petites camionnettes et quittent la ville pour les montagnes. Le paysage est superbe, les montagnes sont si hautes qu’on peine à en voir le sommet de la fenêtre de la camionnette lorsqu’elles pointent hors des nuages.Àperte de vue, sur le flanc desmontagnes, s’accrochent des plants de maïs qui dessinent des mosaïques semblant peintes à la verticale tellement les pentes sont abruptes.

Le lendemain, à Xela, une charmante petite ville de style colonial, se tient la première journée des rencontres entre les producteurs et les torréfacteurs. Un à un, les producteurs de chaque pays se lèvent et discutent des problèmes. Comme l’explique José, représentant d’une coopérative, le fait que plusieurs producteurs n’aient tout simplement pas livré le café qu’ils leur avaient pourtant promis pose problème. Les torréfacteurs écoutent attentivement et cherchent à comprendre pourquoi on en est arrivé là ; ils supposent qu’il s’agit d’une simple question de prix. José, un producteur, se lève et explique que plusieurs d’entre eux ont décidé de vendre la totalité de leur production aux coyotes, car ces derniers, en plus de leur offrir un excellent prix, leur assurent aussi le paiement de la livraison en totalité et immédiatement, ce que la coopérative équitable n’est pas en mesure de faire par manque de liquidités. Selon lui, le prix équitable et ses modalités de versement ne sont tout simplement pas intéressants pour les producteurs. À la fin de cette journée de discussions intenses, les membres de Cooperative Coffees invitent les producteurs à venir visiter la coopérative Santa Anita le lendemain. Il s’agit d’une petite coopérative équitablemise sur pied par un regroupement d’ex-mercenaires qui, rapatriés et pardonnés après leur exil, ont décidé de s’installer sur le site d’une ancienne plantation de café. Drôle d’image que de voir vingt producteurs et vingt torréfacteurs débarquer dans cette toute petite coopérative. Pour Cooperative Coffees, la visite à Santa Anita offre l’occasion de tester l’idée d’un réseau créé pour les producteurs et auprès duquel les torréfacteurs pourraient s’approvisionner en café. En permettant aux producteurs de plusieurs pays d’Amérique latine de se rencontrer, les membres de Cooperative Coffees souhaitent les encourager à créer des liens d’entraide. Cooperative Coffees prévoit d’apporter son soutien à la mise en oeuvre de ce réseau alors que, comme l’explique Ariane aux producteurs, il est prévu de créer sur le site web de Cooperative Coffees un lieu où les producteurs pourront discuter entre eux et aussi avec les membres de Cooperative Coffees. Accueillant favorablement cette proposition, José suggère d’associer chaque coopérative au Sud à un torréfacteur au Nord de manière à assurer un contact plus direct et plus rapide en cas de besoin. Ariane et les torréfacteurs ne sont pas contre cette idée et vont la prendre en considération lors de la conception de leur nouveau site web.

Le surlendemain, c’est au tour des torréfacteurs de discuter des problèmes rencontrés au Nord. Tom se lève et mentionne que les torréfacteurs sont prêts à augmenter le prix payé, et qu’ils vont le faire,mais demande que les producteurs considèrent également leur réalité du Nord. Les torréfacteurs expliquent aux producteurs que la nécessité de rester concurrentiels sur lemarché limite le prix qu’ils peuvent payer aux producteurs ; ils ne sont que de très petits acteurs ayant peu de pouvoir sur le marché. Cet enjeu est important pour les petits torréfacteurs qui sont seuls à absorber les hausses du prix équitable. Ariane et Tom ajoutent qu’il y a aussi le défi de la concurrence entre les grandes entreprises et les petits torréfacteurs : ces derniers sont souvent « 100% équitables » alors que les produits équitables représentent rarement plus de 2% des ventes des grandes entreprises. Comme l’achat d’une licence du commerce équitable ne nécessite qu’un faible engagement de la part des acteurs du Nord et que les principes équitables sont majoritairement applicables aux organisations du Sud, plusieurs entreprises du Nord obtiennent une licence pour vendre un infime pourcentage de produits équitables, ce qui leur permet néanmoins de s’afficher comme faisant du commerce équitable. De plus, contrairement à Cooperative Coffees et d’autres petits acteurs qui cherchent à être 100% équitables, la majorité des détenteurs de licences équitables ne sont pas des entreprises démocratiques. L’achat d’une licence équitable au Nord n’exige en rien un changement dans la structure et la gouvernance de l’organisation, alors que, pour le Sud, adopter une forme de gouvernance démocratique est un critère incontournable de la certification équitable. Ainsi, la licence équitable amalgame au Nord les acteurs 100% équitables et ceux qui n’offrent que 2% de produits équitables. Pour les torréfacteurs qui misent sur cette qualité sociale pour se différencier, les conditions d’octroi de la licence équitable posent un véritable problème. Ils estiment injuste que la licence qu’ils achètent soit la même que celle à laquelle peuvent prétendre les grandes entreprises traditionnelles et qu’elle ne permet pas de différencier les acteurs véritablement impliqués dans le mouvement équitable de ceux qui n’y adhèrent que de façon superficielle.

Le problème pour les torréfacteurs au Nord et aussi pour Cooperative Coffees ne se résume pas à une simple question de concurrence et de coûts. Comme l’explique Ariane, le manque de communication avec certaines coopératives s’avère aussi très problématique. Elle ajoute que, lorsque les représentants de ces coopératives ne communiquent pas avec elle, il est impossible de réagir rapidement aux problèmes liés aux récoltes. De leur côté, les producteurs expliquent qu’ils sont parfois inquiets lorsqu’ils croient ne pas être en mesure de respecter leurs contrats avec les acheteurs du commerce équitable, car ils ne veulent pas risquer de perdre la certification. Mais les membres de Cooperative Coffees assurent qu’ils vont continuer à travailler avec les coopératives, même celles qui n’ont pas été en mesure de remplir la totalité de leurs obligations. Ils expliquent qu’ils sont prêts à attendre et sont disposés à accompagner les coopératives de façon à ce qu’elles puissent répondre à leurs exigences. Car pour eux, les relations avec les producteurs vont au-delà d’une relation commerciale : il s’agit d’un véritable partenariat.

Les réunions entre les producteurs et les torréfacteurs se terminent par une séance d’enseignement sur la torréfaction du café. Pour les torréfacteurs membres de Cooperative Coffees, il est important de partager leurs connaissances avec les producteurs afin que ceux-ci puissent être plus autonomes. Ils enseignent donc le processus de torréfaction et le test de tasse (test qui permet de déterminer la qualité du café) aux producteurs. Sur une grande table sont disposées les tasses de café, et tout autour producteurs et torréfacteurs discutent entre eux d’une saveur, d’une odeur pour un café particulier ; les rencontres se terminent ainsi sur un air de fête et de partage.

Quelques jours plus tard, chacun rentre dans son pays respectif. De retour à Montréal, Ariane prépare son agenda pour les prochains mois qui s’avèrent très chargés. Elle doit notamment préparer, avec le comité des relations publiques, des projets d’éducation pour les consommateurs. Ariane et plusieurs membres de Cooperative Coffees prévoient également de participer à des conférences et à des forums sur le commerce équitable. L’éducation est une dimension importante du commerce équitable pour les acteurs du Nord. De leur côté, les torréfacteurs écrivent les prochains textes qui paraîtront sur leur site web. La majorité d’entre eux contribuent à un bulletin d’information publié régulièrement à l’intention des consommateurs et portant sur le commerce équitable, mais aussi sur les problèmes du commerce mondial, les projets des producteurs de café et de multiples autres sujets qui touchent leur communauté locale.Quelques mois plus tard,Ariane devra de nouveau planifier la réception des commandes, car le cycle va recommencer et nul ne connaît les surprises que réserve la prochaine année.

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