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Changement social et économie solidaire : les événements dans le processus de recherche

Nouvelle Revue de Psychosociologie n°19 2015 Éditions érès p.181-194

Jean-Louis Laville, mai 2015

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Résumé :

L’économie solidaire propose une définition du changement social qui tranche avec la manière dont celui-ci a été majoritairement pensé au xxe siècle et qui appelle une mise en perspective avec les approches du même concept par la psychosociologie. En préambule à un tel échange, il s’agit ici de retracer la genèse de la théorisation d’économie solidaire à partir d’événements définis au sens de ce numéro, c’est-à-dire des ruptures qui modifient la réflexion par leur surgissement inattendu. Les bifurcations que celles-ci entraînent peuvent être rapportées à ce que Boaventura de Sousa Santos (2011) désigne par la sociologie des absences et des émergences. La sociologie des absences « vise à montrer que ce qui n’existe pas est en fait activement produit comme non existant » (Sousa Santos, 2011, p. 34). La non-existence prend la forme de ce qui est ignoré, tenu pour rétrograde, inférieur, local et particulier, improductif et stérile. La sociologie des émergences « consiste à remplacer ce que le temps linéaire présente comme le vide du futur par des possibilités plurielles et concrètes, qui sont à la fois utopiques et réalistes ». Elle « étend le présent en ajoutant à la réalité existante les possibilités futures et les espoirs que ces possibilités suscitent, elle remplace l’idée mécanique de détermination par l’idée axiologique de soin (care) » (ibid., p. 36-37).

Le premier événement abordé dans la partie initiale de ce texte résulte de la confrontation avec l’expérience d’autogestion yougoslave, perçue à l’époque comme alternative au dépérissement bureaucratique des pays communistes sous l’emprise soviétique. Ce qu’un séjour de deux ans rend évident, c’est la distance entre ce qui est vécu et la rhétorique autogestionnaire du pouvoir. Dans son ressaisissement, cette prise de conscience de l’écart entre le discours officiel et la réalité quotidienne ouvre sur la déconstruction de ce récit révolutionnaire tant prisé par les intellectuels du xxe siècle. En Yougoslavie et ailleurs, les prises de position des élites en faveur des solutions radicales cachent l’absence d’un peuple réduit au silence ou à l’acclamation des leaders. Le volontarisme politique débouche sur une négation des expériences locales ordinaires qui sont ignorées ou combattues quand elles ne correspondent pas au projet de l’autorité centrale. Cette révélation conduit à se tourner vers un changement plus graduel dans ce siècle marqué par la polémique entre révolution et réforme, initiée par Eduard Bernstein et Rosa Luxemburg. Mais les années 1970 sont celles de l’essoufflement des stratégies réformistes, qu’il s’agisse de la social-démocratie ou de l’économie sociale. La deuxième partie de cette contribution est consacrée aux déceptions générées par les limites de ces approches du changement social.

Les deux dernières parties sont centrées sur le second événement générateur de l’économie solidaire comme tentative de théorisation d’une voie pour le changement social. Cet événement n’est pas de l’ordre de la révélation des absences, mais de la mise en évidence des émergences : l’insistance des initiatives citoyennes prend sens par rapport à deux courants théoriques, l’un avec Mauss et Polanyi mettant l’accent sur la pluralité de l’économie, l’autre avec Habermas et Fraser mettant l’accent sur la pluralité du politique. Dès lors, ce qui fait événement dans ces émergences est indissociable du travail d’élaboration qu’elles engendrent pour articuler deux approches auparavant séparées.

Sources :

Site de Jean-Louis Laville www.jeanlouislaville.fr