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Bolivie : le quinoa équitable ou la fin de l’agriculture de subsistance

Etude de cas du livre Quel commerce équitable pour demain ? 2009

febbraio 2005

C’est une journée froide à Challapata, l’une des principales villes du département d’Oruro, en Bolivie. Coincé entre les deux chaînes de la cordillère des Andes, le département d’Oruro est situé à 3700 mètres au-dessus du niveau de la mer dans les montagnes de l’ouest du pays et fait partie de l’Altiplano, aussi appelé « plateau du monde ». Dans cette région aride, les paysages tournent au rouge au moment de la floraison du quinoa dont les grains sont aussi précieux que des perles pour bon nombre de familles boliviennes.

Au marché local, les femmes s’affairent à acheter des fruits et des légumes, du riz et de l’avoine, mais aussi des pâtes alimentaires faites de blé. Elles négocient le prix avec les marchands, une pratique bien ancrée dans la culture locale. Satisfaite du prix obtenu, l’une d’elles repart avec des pâtes. Elle traverse les rues de Challapata et file chez elle pour préparer le repas. Elle fait cuire les pâtes et des pommes de terre. Sa fille aînée l’aide à la cuisine alors que ses autres enfants jouent à l’extérieur. Une fois que son mari rentre de la plantation de quinoa, la famille s’installe à table pour le repas, après quoi il retournera au travail.

Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, une famille allemande prend place à table pour le repas du soir. Le plus jeune des enfants regarde son assiette remplie de ces minuscules perles qu’il voit pour la première fois. Devant l’air curieux de son enfant, sa mère lui explique qu’il s’agit de quinoa, un aliment très nutritif produit en Bolivie que les enfants de là-bas mangent également. Non seulement le quinoa qui se retrouve dans leur assiette est bon pour la santé, mais il contribue à la protection de l’environnement et à l’amélioration des conditions de vie des producteurs, puisqu’il s’agit de quinoa biologique et équitable.

Une nouvelle dynamique alimentaire semble prendre place : des Allemands qui découvrent le quinoa et des Boliviens qui choisissent des nouilles de blé. Il est en effet étonnant que les familles vivant dans la région d’Oruro en Bolivie, où le quinoa est traditionnellement cultivé depuis des siècles, s’alimentent de plus en plus de produits importés dont la valeur nutritive est souvent inférieure à celle du quinoa qui est, au contraire, réputé pour ses qualités nutritionnelles. D’autant plus que, d’un point de vue écologique, le quinoa est très bien adapté aux conditions arides et aux sols pauvres de l’Altiplano : il résiste bien aux variations climatiques tout comme il est peu exigeant en eau et en nutriments.

Historiquement, le quinoa a toujours constitué un aliment de base du régime des peuples autochtones de Bolivie. Appelé chisiya mama (le « grain mère ») par les Quechuas, le quinoa revêt aussi un caractère sacré et il est, par conséquent, consommé lors des cérémonies. Bien que l’Occident vienne à peine de découvrir ses vertus nutritionnelles, le quinoa a une longue histoire. Sa culture, qui remonte à quelque cinq mille ans, s’étendait dans toute l’Amérique andine. L’aspect symbolique de cette plante qui incarne la résistance de l’Empire inca a vraisemblablement contribué à ce queles conquistadores espagnols bannissent cet aliment utilisé lors des rites païens. Néanmoins, la constance des paysans a assuré sa pérennité.

Actuellement, le Pérou et la Bolivie sont les principaux producteurs de quinoa. En avril, les producteurs sont prêts pour la récolte qui s’effectue manuellement. Les paysans savent que cette opération doit être rapidement effectuée en raison des forts vents de la fin avril et du début mai. Ces vents balaient le sable qui contamine alors les récoltes, ce qui entraîne des pertes importantes. Après la coupe, les plants sont disposés en rangées doubles de vingt mètres pour le séchage. Le battage s’effectue mécaniquement. Lors du vannage, les grains sont triés afin de les débarrasser des petits cailloux et autres impuretés. Enfin, le quinoa est lavé de façon à éliminer la saponine, cette substance qui recouvre les grains et leur donne un goût amer.

Jusqu’aux années 1990, le quinoa était destiné principalement à la consommation locale. Tout le quinoa produit dans le département d’Oruro était essentiellement centralisé au marché de Challapata, où l’on y fixait le prix de référence en fonction de l’offre et de la demande. Historiquement, le prix du quinoa suit un cycle annuel. Le prix est à son minimum à l’époque de la récolte (avril ou mai) et peut augmenter de 30 à 40% pour atteindre son maximum vers novembre ou décembre. Cette dynamique avantage les producteurs qui ont les capacités de stocker le quinoa jusqu’à ce que le prix soit à son maximum. Du côté de la demande, la population bolivienne urbaine mange peu de quinoa, un aliment désormais associé à l’alimentation des pauvres et des autochtones. Conséquence de son prix variable et de la faible demande intérieure, jusqu’au début des années 1990, le quinoa était loin de représenter un produit générateur de profit économique pour les producteurs de l’Altiplano.

À partir des années 1970, des recherches scientifiques mettent en évidence les propriétés nutritionnelles du quinoa, notamment sa richesse en acides aminés équilibrés et le fait qu’il ne contienne pas de gluten. De plus, son association à la culture inca en fait un aliment exotique, voire mythique, attribut séduisant pour les consommateurs du Nord. Toutefois, ce n’est que vers la fin des années 1990 que les communautés boliviennes reçoivent pour la première fois des visites d’importateurs étasuniens et européens s’intéressant à ce produit. Considéré comme un produit à valeur limitée par les producteurs, le quinoa a progressivement pénétré le marché équitable, surtout en Europe. Dans la mesure où le circuit équitable offre un prix plus élevé que le marché local, les producteurs du département d’Oruro ont cherché à augmenter leur production de quinoa tout en se familiarisant avec les nouvelles méthodes comme l’agriculture biologique, ce qui leur permet de bénéficier d’un important soutien international. De fait, l’agriculture biologique offre de nouvelles possibilités aux producteurs de quinoa, mais celles-ci se déploient sur les marchés extérieurs à la Bolivie. Les producteurs qui n’arrivent pas à vendre leur production sur le marché international, soit équitable ou biologique, éprouvent désormais de la difficulté à le vendre sur le marché local : les consommateurs choisissent des aliments à base de blé dont le coût est moindre. De plus, le marché international conventionnel demeure peu développé, si bien que les quelque 2000 producteurs de quinoa dépendent surtout des marchés équitable et biologique pour écouler leur production.

Le quinoa est donc progressivement passé d’une activité de subsistance à une culture d’exportation, ce qui a entraîné des conséquences importantes pour les communautés locales. Certes, cette mutation rapide a offert des revenus élevés aux producteurs et a freiné la migration massive vers les grandes villes. Mais la médaille a son revers : la hausse de la production a entraîné la stérilité définitive de certaines parcelles de terre, notamment à cause de l’utilisation de tracteurs, trop lourds pour une terre si fragile et aride. Or seulement 3% des terres de la Bolivie sont aptes à l’agriculture. La plupart des aliments proviennent de petites fermes comme celles visitées dans le département d’Oruro.Même avant l’arrivée du commerce équitable et l’essor des exportations, l’alimentation des régions comme Oruro reposait sur un fragile équilibre entre la production locale, les importations et l’aide alimentaire. Puis, avec la naissance du Mercosur, les marchés boliviens ont été inondés de produits brésiliens et argentins, dont des céréales comme le blé. Auparavant, les agriculteurs locaux produisaient la majorité des denrées alimentaires consommées dans leur pays. Mais avec la création du Mercosur et l’ouverture vers les marchés internationaux en général, la consommation de produits nationaux a nettement diminué.

Par ailleurs, le succès de cette culture empiète sur d’autres activités. Dans les années 1980, les paysans consacraient uniquement une portion de leurs terres à la culture du quinoa. À cette époque, la couleur rouge caractéristique du quinoa côtoyait les différents tons de vert des cultures de pommes de terre, de carottes et de haricots blancs. Les familles de Challapata mangeaient des aliments produits localement. Bien que ces produits soient toujours disponibles au marché, ils le sont en quantité insuffisante aujourd’hui pour nourrir la population locale. La production du quinoa a aussi des conséquences pour les éleveurs de lamas, de moutons et de chèvres, car elle se fait au détriment des pâturages et entraîne une diminution des ressources en fumure organique. Ainsi, une famille qui fait de l’élevage et qui habite à proximité d’une autre famille qui cultive le quinoa doit marcher parfois jusqu’à cinq kilomètres pour trouver des pâturages pour les animaux.

De façon plus subtile, c’est aussi le paysage social qui change dans le département d’Oruro, quoique l’ambiance y soit toujours aussi effervescente. En effet, les femmes se promènent, conversent et font le marché, accompagnées de leurs enfants comme à leur habitude. Cependant, les agents locaux qui négocient le prix du quinoa sont moins nombreux. Leur rôle est de moins en moins important car, désormais, le prix du quinoa se fixe ailleurs. Bien qu’ils aient toujours leur mot à dire sur le marché local, l’influence des prix des marchés internationaux dont celui du commerce équitable est devenue très importante et pousse le prix local à la hausse. Les producteurs de quinoa qui sont toujours présents au marché y vendent de moins en moins leurs produits car les consommateurs locaux choisissent des produits plus abordables. Le prix du quinoa a trop augmenté, surtout si on le compare au prix des céréales importées. Au marché, les femmes ne semblent pas s’inquiéter de cette transformation de leur économie puisqu’elles peuvent acheter d’autres produits. Évidemment, les producteurs qui réussissent à écouler une partie importante de leur production sur le marché équitable considèrent qu’ils font, pour leur part, une bonne affaire.

Mais qu’adviendra-t-il de l’alimentation de base dans la région d’Oruro ?

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